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  Home > Articles > Yoga : Science de l'intégration > Notre vraie nature (chapitre 2)

2. Destin et émancipation

Comment pouvons-nous échapper aux effets négatifs des actes passés ?

Voyez-vous, si vous y échappez, il n'y a pas de destin. Il n'y a aucun moyen d'échapper au destin. Si vous pouvez y échapper c'est que le destin n'existe pas.

Et maintenant, qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi avons-nous la spiritualité ? Si le destin existe, vous et moi nous devons souffrir, les matérialistes aussi doivent souffrir, les gens sans scrupules aussi et même les saints. Dans ce cas, quel intérêt y a-t-il à devenir un saint ? C'est une question évidente. Si une personne matérialiste et sans scrupule doit faire face aux fruits de ses actions passées, le saint aussi doit y faire face. À partir de là, quel intérêt y a-t-il à entreprendre un chemin spirituel ? Il y a une grande différence. La première chose, c'est que si le destin est évitable, il n'existe pas. Sachez-le. Vous ne pouvez pas échapper au destin. Mais la différence, c'est que tous deux, la personne matérialiste et sans scrupule, tout comme le saint, sont sur le chemin de la vie.

Maintenant, si on vous demande d'aller d'ici à Bombay et qu'il n'existe qu'une seule route : tous voyagent sur la même route mais certains sont en char à b?ufs et d'autres en Rolls Royce. Quelle différence cela va-t-il faire dans leur voyage ? Aucune, en principe : c'est la même route. Mais celui-ci voyage en char à b?ufs, avec toutes les secousses, les cahots, le soleil, la chaleur, la pluie ou le vent, et celui-là est en Rolls Royce, les vitres fermées, avec l'air conditionné et des super-amortisseurs. Il ne ressent pas les trous de la route, ni aucune vibration grâce à ses super-amortisseurs. Pourquoi ? Question de véhicule ! C'est la même route, pourtant selon le véhicule cela n'a rien à voir. Va-t-il apprécier la différence ? Voulez-vous dire que tous deux, parce qu'ils sont sur la même piste, sont dans la même situation ? Tous deux voyagent en effet sur la même piste, la brute sans scrupule et le sadhaka, la personne éveillée spirituellement ; tous deux sont sur la piste de la vie.

Voyez cette piste comme une route, comme celle de Pune à Bombay. Le saint voyage dans une Rolls Royce bien suspendue, avec tout le confort possible, sans être affecté par le soleil, la chaleur ou la pluie. Il n'échappe pas au destin ; lui aussi a les trous sur la route, les pluies, le soleil et le vent mais sa spiritualité lui a donné des amortisseurs et des coussins. Ainsi il ne ressent pas l'impact de la destinée. Imaginez, par contre, le destin de celui qui voyage en char à b?ufs dans les nids de poule : il va se briser les vertèbres. Alors que celui qui est en Rolls Royce ne les sentira même pas, grâce à ses super-amortisseurs et n'entendra même aucun bruit extérieur.

Sur le chemin spirituel, dans la voie du yoga, toutes ces choses se présentent à vous, mais vous avez des équipements protecteurs, plein de coussins, des super-amortisseurs pour absorber les chocs et vous n'avez pas à vous préoccuper de votre destinée. C'est le don de la spiritualité à l'humanité.

Naturellement, lorsque votre vie devient de plus en plus harmonieuse, vous pouvez atteindre les hiérarchies supérieures. Si votre vie est toujours remplie d'épreuves, d'obstacles, si vous avez tout le temps des trous sur la route et des cahots, c'est inconfortable. Pour cette raison, même si vous voulez progresser, vous ne pouvez pas. Mais imaginez qu'on vous offre une Rolls Royce, vous direz alors : «J'irai dix fois avec plaisir !» Pune-Bombay, Bombay-Pune, Pune-Bombay. «Une fois n'est pas assez !»

Vous pouvez progresser malgré les attaques auxquelles vous ne pouvez échapper. Vous ne pouvez y échapper qu'au niveau le plus haut, lorsque le véhicule a atteint un point tel que vous êtes, en fait, à présent sur une piste différente. Jusqu'à la libération finale, vous devrez faire face à toutes ces choses, mais vous ne souffrirez pas, parce que vous aurez une Rolls Royce et même davantage. Imaginez quelque chose de mieux qu'une Rolls Royce, comment sera votre voyage ? Dans la spiritualité, vous obtenez toutes ces choses, ces coussins et seulement au stade ultime : «tatah klesha karma nivrttih», «alors prennent fin les afflictions et le karma» (Yoga Sutra, IV,30). C'est le stade le plus élevé où il n'y a plus rien dans votre destinée et où la destinée elle-même s'éteint. Le destin n'est détruit qu'au plus haut degré, et jusque là, il n'est pas détruit, vous devez y faire face. Bien que j'aie dit, en premier lieu, qu'il était impossible d'échapper au destin, c'était par rapport à nous tous. Le destin n'est détruit qu'au moment de la libération (kaivalya). Jusque là, nous devons y faire face.

D'un autre côté, il existe tant de facilités dans les karma-siddhanta [ 2 ]. Le Yoga Sutra lui-même dit que «vous pouvez quelquefois retarder la destinée» ou que «votre destinée peut être supprimée». C'est un grand avantage. Cela n'est ni pour vous ni pour moi, mais pour les yogis, il est possible de tenir le destin en suspens quelque temps.

Imaginons une destinée pleine de souffrances. Supposons que vous devez manger quelque chose de très piquant - que faire pour ne pas brûler votre langue ? - vous avez une terrible envie de sucreries. Or il y a là des friandises variées : des goulab jamouns, du shrikhand, des laddous, des jalebis, etc. Après tous ces plats sucrés, vous avez envie de goûter des pickles qui sont âcres et piquants et vous les trouvez délicieux. Ainsi, à un moment de votre vie, vous «avalerez» facilement un traumatisme s'il y a dans votre vie des jalebis et des laddous. Vous en voudrez encore. Quand vous être invité à une soirée, vous ne demandez pas seulement des sucreries. Vous dites :  «donnez-moi du poivre, du chutney, des pickles». Pourquoi ? Parce que vous cela vous fera plaisir. Mais supposons qu'on ait mis dans votre assiette un plein bol de pickles, un autre de chutney et une toute petite pincée de shrikhand, est-ce que vous allez apprécier cette soirée ?

Donc, cette facilité existe - adhyatma [ 3 ] - que vous puissiez supprimer votre destinée, la retarder, la tenir éloignée pour quelque temps, puis l'inviter quand le moment vous convient, pour qu'elle s'accomplisse. Vous devez faire face aux karmas. Un yogi a cet avantage, pas vous, ni moi ; cela apparaît clairement dans le chapitre II des Yoga Sutra, qui parle des karma-siddhanta (de la résolution finale des karmas et de leurs effets) : vous pouvez les retarder, les supprimer, ce qui est d'une grande commodité. Vous et moi ne pouvons avoir accès à ces choses mais nous pouvons, cependant, avoir des protections, toutes sortes de gaines, de traversins, de suspensions pour pouvoir faire face à notre destinée sans souffrir.

Prenons un exemple simple : Shri Ramana Maharshi avait un cancer, mais, à dire vrai, il n'avait pas de cancer. Il avait une tumeur dans l'aisselle et Ramakrishna Paramahamsa avait un cancer de la gorge.

Imaginez que vous ayez un cancer de la gorge. Qu'est-ce que vous dites ? «J'ai un cancer». Pourtant, en fait, le cancer concerne le corps. Mais nous disons : «j'ai un cancer». Ramakrishna Paramahamsa ne souffrait pas du cancer, parce qu'il avait des «suspensions». En réalité, sans cancer, vous pouvez souffrir : si votre médecin vous dit qu'il a diagnostiqué un cancer. Peut-être que ce diagnostic est faux, mais vous souffrez quand même ! Le médecin vous donne un rapport qui est faux, d'après le dossier de quelqu'un d'autre et il vous dit que vous avez un cancer. Maintenant vous souffrez du cancer sans cancer ! Nous sommes ainsi faits que nous arrivons à souffrir sans qu'il y ait une cause réelle à notre souffrance. C'est notre destin de pouvoir souffrir sans aucune raison de souffrir !

Bien que Ramakrishna Paramahamsa ait vraiment eu un cancer de la gorge, il n'en souffrait pas. Que vous deviez faire face à votre destin, c'est un fait, une réalité. Vous ne pouvez pas y échapper. Cela ne signifie pas que vous ayez à souffrir. Si vous pratiquez le yoga d'une manière authentique, vous aurez tout un tas de coussins, de protections et de suspensions. Vous pourrez faire face au destin sans aucun traumatisme, sans appréhension, sans aucune crainte, sans vous sentir menacé.

A la fin d'un cours, vous avez dit : « nous sommes sans naissance (birthless) et sans mort (deathless) parce qu'à chaque instant, nous naissons ». Que vouliez-vous dire ?

Nous sommes « sans naissance », au sens où ni la naissance ni la mort n'appartiennent à la nature de l'âme. Il n'est donc question ni de naître ni de mourir. Sur le plan ontologique, nous sommes tous, essentiellement, des âmes et non des corps. Le corps est une phase transitoire. La manifestation physique est une phase transitoire qui vient à l'existence au moment de la naissance et qui disparaît au moment de la mort.

Essentiellement, il n'y a ni naisssance ni mort pour nous. Sur le plan chronologique, chaque instant dure pour un instant. L'instant suivant n'est pas là pour une deuxième fois. Chronologiquement, chaque instant meurt lorsqu'il s'achève et qu'un nouvel instant survient à chaque instant. A chaque instant naît un instant, à chaque instant meurt un instant. C'est en ce sens que, constamment nous mourons et que, constamment, nous naissons.

Quel est le désir de l'âme ?

L'âme n'a aucun désir. Parce que s'il y a désir, il y aura constamment un bouillonnement et des fluctuations et qu'une fois que le désir est là, vous allez faire - ou bien ne pas faire- quelque chose pour le combler. Tant que vous êtes en proie au désir, soit vous faites, soit vous ne faites pas et vous vous trouvez pris dans le karma. À l'instant où vient le désir, vous êtes pris dans le karma - l'action - qui prend diverses formes, comme je vous l'ai dit précé-demment. L'action n'est pas seulement "action" : il y a faire, ne pas faire, défaire etc., tous les sens du terme.

Supposons que vous recherchez la tranquillité de l'esprit, vous n'êtes pas seulement dans le  « faire », mais aussi dans le «non faire». Vous dites : «je ne vais rien faire !», vous voulez vous reposer, mais cela ne signifie pas nécessairement que vous ne fassiez rien, vous faites quelque chose : vous vous étendez sur votre lit et vous dormez. Vous «faites» et vous «ne faites pas» quelque chose, pour votre repos, pour votre tranquillité intérieure.

Pour réaliser votre désir, soit vous faites, soit vous ne faites pas quelque chose ; vous faites tout autant que vous ne faites pas. Et donc, vous êtes pris dans les karmas. Quand vous faites, quand le processus de l'action est là, le fruit de l'action est là aussi. De nouveau, vous désirez, de nouveau vous faites, vous en cueillez le fruit, vous aspirez encore, vous agissez, vous en cueillez encore le fruit, et encore vous désirez, et ainsi de suite. Le désir est là dans le cycle qui est pris dans la roue des karmas. L'âme n'a aucun désir et donc elle n'est pas entrainée dans les karmas. L'âme n'a aucun désir.

Pouvez-vous nous parler de la leçon karmique ? Pourquoi sommes-nous ici ?

Pourquoi vous êtes ici ? Je viens de le dire. Si vous avez un désir, vous êtes porté à agir. Si vous désirez quelque chose, vous allez effectivement faire quelque chose pour l'obtenir, en jouir, en faire l'expérience. C'est pour ça que vous êtes là. Nous avons eu des désirs et ces désirs ont dû être comblés. Pour les combler, nous nous sommes manifestés, nous sommes nés, nous sommes venus à la vie, nous avons obtenu les conditions et donc nous avons essayé de recueillir les fruits de nos premiers karmas. Mais lorsque nous recueillons les fruits, cela ne s'arrête pas là. Nous disons : «J'en veux davantage, et aussi quelque chose de différent !» De nouveau, vous désirez. Lorsque vous désirez, de nouveau vous devez travailler pour cela et si votre vie n'y suffit pas, vous revenez après votre mort. C'est ainsi, à cause de la roue du karma, que nous nous manifestons et que nous obtenons des dispositions, des conditions et que nous sommes enclins à certaines actions pour en récolter les fruits. Nous sommes ici pour récolter les fruits et aussi pour aspirer aux fruits de notre prochaine vie.

Mais cependant, la question : « Pourquoi devrions-nous être ici ? » devient un chemin spirituel car elle pose le problème de ce que nous devrions faire. Nous sommes ici pour jouir des fruits et aussi pour les endurer, pour faire l'expérience des plaisirs et des peines, des délices et des chagrins, des succès et des échecs, de la fortune et de l'infortune.

Nous sommes ici pour faire face à toutes ces choses. Mais dans une perspective spirituelle, se pose la question : «Que devrais-je faire de mon existence ?» Alors, la réponse est complètement différente. D'une façon générale, nous sommes là pour faire l'expérience de nos karmas passés, du siddhanta karmique, des théories et des fruits karmiques, mais dès qu'il s'agit du chemin spirituel, la raison pour laquelle nous sommes là c'est que nous devons développer des suspensions et obtenir une Rolls Royce pour notre voyage dans la vie. Et dès que nous l'aurons obtenue, nous pourrons nous diriger vers une hiérarchie plus élevée menant au sommum bonnum, au souverain Bien spirituel, de sorte que petit à petit, nous échappions à la roue du karma.

Pourquoi êtes-vous ici ? En tant qu'étudiants de yoga, vous êtes ici pour échapper au cycle du karma. Vous êtes déjà dans le cycle, vous êtes déjà dans la roue, mais vous essayez d'en sortir ; c'est pour cette raison que vous êtes là. En tant qu'étudiants de yoga, vous ne devriez pas, pour cette raison même, regretter votre existence. D'autres disent : « Je ne devrais pas être né. J'aurais dû mourir ou me suicider. Je devrais me suicider. Je ne devrais pas exister ! » Cela signifie qu'ils ne veulent pas de l'existence, qu'ils sont fatigués de la vie. Mais quelqu'un qui suit un chemin spirituel ne devrait pas en avoir assez de la vie, parce qu'elle est une opportunité de se procurer une Rolls Royce pour avoir un voyage tranquille, car dès que votre voyage est tranquille, vous pouvez suivre votre évolution.


[ 2] Karma-siddhanta : ce sont les "lois des karmas", les lois selon lesquelles les actes passés conditionnent notre présent et notre futur, les lois qui régissent les conditions de notre vie actuelle et de notre destinée.

[ 3 ] Adhyatma : ce qui appartient à l'âme, ce qui est de la nature de l'âme.


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